La traduction, c’est le canari au fond de la mine de charbon

Haidee Kotze
17 min readApr 16, 2021

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Ce qui est vraiment en jeu dans le débat au sujet des traduct(eur)(rice)s d’Amanda Gorman

Traduit de l’anglais par Diniz Galhos

La traduction est le domaine du paradoxe. L’un de ses paradoxes centraux, sensible dans l’opinion publique mais qui intéresse également les théoriciens de la traduction, est l’idée selon laquelle une bonne traduction n’apparaît jamais comme telle aux yeux des lecteurs. En d’autres termes, une traduction prend toute sa valeur, toute son importance en invisibilisant sa nature même. L’invisibilité des traductions (et par extension, des traducteurs), fait débat, professionnellement et théoriquement. Certains traducteurs protestent fréquemment à ce titre : la campagne #NameTheTranslator (#CitezLeTraducteur) en est un bon exemple. Certains chercheurs spécialisés en théorie de la traduction avancent que cette injonction à l’assimilation totale d’une traduction aux attentes de la culture-cible est un reflet de l’ethnocentrisme de cette dernière, son refus de se confronter aux différences culturelles. Mais malgré ces oppositions, traductions et traducteurs se définissent encore en grande partie par leur invisibilité. Lorsque des lecteurs (et jusqu’à des critiques) parlent d’ouvrages traduits, la plupart ignorent qu’il s’agit d’une traduction, à moins bien sûr qu’ils trouvent matière à critiquer dans l’ouvrage : la traduction devient alors la coupable toute désignée.

L’invisibilité par défaut de la traduction ne fait que renforcer l’intensité, la portée et la pérennité du débat autour du choix de Marieke Lucas Rijneveld pour traduire « The Hill We Climb » d’Amanda Gorman. Pour une fois, la traduction — et plus particulièrement l.e.a traduct.eur.rice — se retrouve sous les feux de la rampe, au centre d’une controverse alimentée par une pléthore de billets d’humeurs publiés dans des quotidiens et d’escarmouches par tweets interposés, aussi bien aux Pays-Bas qu’à l’étranger.

La forme qu’a prise ce débat est révélatrice à plus d’un titre. Elle a son importance non seulement au niveau du débat en soi (qui peut traduire, qui devrait traduire, et sur quoi ces choix reposent-ils ?), mais également en ce qu’elle révèle les concepts, les opinions et les croyances de différents groupes de gens quant à la nature de la traduction et de son rôle dans la société. Elle soulève également la question de savoir pourquoi c’est précisément ce cas qui a mis la traduction sur le devant de la scène, à une échelle internationale. Qu’est-ce qui, dans l’affaire Gorman/Rijneveld, a entraîné un tel investissement émotionnel et intellectuel dans la question de la traduction, alors que normalement, l’immense majorité n’y pense presque jamais ?

Une analyse approfondie du débat et des différentes positions qui s’y expriment nous conduit à la conclusion qu’il n’est pas vraiment question ici de traduction, pas fondamentalement en tout cas, peut-être même pas du tout. La traduction des poèmes de Gorman (dont la majorité de l’opinion néerlandaise n’aurait pas eu vent, pas plus qu’elle ne s’en serait souciée deux mois avant qu’éclate ce débat, comme le souligne Jos Joosten, dans son article du 27 février (Neerlandistiek.com)) n’a été que le déclencheur d’une contestation bien plus fondamentale, d’une bataille culturelle bien plus profonde.

Quel est donc le véritable enjeu de ce débat ? Comment, et pourquoi la traduction a-t-elle été l’étincelle qui a mis le feu à cette poudrière ?

Ce tollé a pour origine une tribune publiée dans l’édition du 25 février 2021 du quotidien De Volkskrant, écrite par Janice Deul à la suite d’un communiqué de presse de la maison d’édition Meulenhoff annonçant la prochaine publication des poèmes d’Amanda Gorman en néerlandais[1]. Néerlandaise d’origine surinamaise, Deul est journaliste, militante et auteure spécialisée dans la mode. Dans son article, Deul qualifie d’incompréhensible le choix d’un.e traduct.eur.rice blanc.he pour traduire les poèmes d’Amanda Gorman en néerlandais. L.e.a traduct.eur.rice, Marieke Lucas Rijneveld, est un.e poète.sse et romanci.er.ère, premi.er.ère auteur.e hollandais.e à remporter le prix international Booker avec son roman De avond is ongemak (traduit en anglais par Michele Hutchison[2]) en 2020. Après une féroce bataille pour l’acquisition des droits de traduction, la maison d’édition Meulenhoff a chargé Rijneveld de s’y atteler.

La critique de Deul sur ce choix ayant été profondément dévoyée par la suite, il est important de déterminer très clairement ce qu’elle y dit, avant toute analyse plus globale. Deul souligne la disparité des vécus de Gorman en tant qu’Américaine noire et Rijneveld en tant que Néerlandais.e blanc.he, le manque d’expérience professionnelle de Rijneveld en matière de traduction, avant de s’interroger sur les raisons qui ont poussé Meulenhoff à décrire Rijneveld comme l.e.a « traduct.eur.rice rêvé.e » de Gorman. Le propos central de Deul n’est cependant pas de dire qu’à cause de cette disparité de vécus et de son manque d’expérience, Rijneveld n’aurait aucune légitimité à traduire Gorman. Il s’agit plus pour elle de montrer que le choix de Rijneveld repose sur la conviction qu’elle sera à même de transposer cette œuvre culturellement lourde de sens dans une autre langue, conviction dont on gratifie rarement les personnes noires :

« Que ce soit dans la mode, l’art, les affaires, la politique ou la littérature, les mérites et les qualités des personnes noires ne sont valorisées que sporadiquement — quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. »

La question que pose Deul est de savoir pourquoi, pour ce texte bien précis, dans ce contexte très particulier, étant donné son sens et sa portée, Meulenhoff a fait le choix de ne pas engager une jeune femme noire, poétesse versée dans le spoken-word. Le choix de Gorman pour lire son propre poème durant l’investiture du président américain Joe Biden a été à l’origine d’un moment culturel d’une grande importance, précisément à cause de ces qualités. La visibilité de Gorman en tant que jeune femme noire est en soi crucial : Gorman est elle-même une partie du message. Le choix du traducteur ou de la traductrice, dans ce cas, fait également partie intégrante du message. Ce qui est en jeu, c’est l’espace de visibilité créé par l’acte de traduction, et la question de savoir qui occupera cet espace.

En choisissant Rijneveld comme traduct.eur.rice, Meulenhoff a raté une occasion de transposer l’importance de la visibilité dans le domaine culturel néerlandais, en décidant de ne pas placer une traductrice noire sur le même « podium » que Gorman. Selon toute probabilité, la maison d’édition hollandaise ne l’a pas fait sciemment. Ce choix ne reflète peut-être pas un refus conscient et délibéré de donner une place et une visibilité aux artistes noirs des Pays-Bas, mais cette non-intentionnalité est peut-être plus terrible encore : elle sous-entend que l’éditeur n’avait même pas conscience de l’importance de cette décision, de l’opportunité et de la signification que représentent le poème et la célébrité de Gorman. Comme si cette question se perdait dans un vaste angle mort culturel. L’éditeur s’est demandé « Rijneveld convient-iel pour cette traduction ? », plutôt que de se demander « Qui serait le.a meilleur.e traduct.eur.rice pour ce texte précis, dans ce contexte précis ? »

Le choix du traducteur ou de la traductrice, dans ce cas, fait également partie intégrante du message. Ce qui est en jeu, c’est l’espace de visibilité créé par l’acte de traduction, et la question de savoir qui occupera cet espace.

En somme, la critique de Deul ne repose pas sur la capacité ni sur la légitimité de Rijneveld à traduire Gorman. À aucun moment elle ne prétend que seuls des traducteurs noirs seraient à même de traduire les œuvres d’auteurs noirs : à peine évoque-t-elle brièvement le lien entre identité et qualité de la traduction (en l’espèce, en avançant qu’un traducteur ne saurait rendre justice à un texte que s’il a un vécu commun avec l’auteur). En vérité, Deul lance un appel au milieu éditorial néerlandais, encourageant les éditeurs à tenter d’élargir le champ participatif, à œuvrer à la visibilité des auteurs (et traducteurs) noirs de talent, autant qu’ils le font pour des auteurs blancs tels que Rijneveld. Cette forme de visibilité est en soi porteuse de sens : elle participe à la valeur culturelle et à la signification du texte, ainsi que Gorman elle-même l’illustre. Le texte (traduit) n’est pas le seul élément à produire du sens : les personnes qui deviennent visibles à l’occasion de sa production sont aussi significatives. La pertinence, l’impact et le sens de « The Hill We Climb » est intimement lié à l’identité visible de son auteure et lectrice.

Pourtant, dans les médias néerlandais et étrangers (et également sur Twitter), de nombreuses réactions se sont immédiatement focalisées sur une interprétation étroite de la question de l’identité, reflétant dans le meilleur des cas un mépris absolu du contexte, et dans le pire, un détournement délibéré des arguments de Deul. Ces tribunes avancent que Deul serait d’avis que « seuls des traducteurs noirs ont la capacité et la légitimité de traduire des auteurs noirs », ce qu’elle n’écrit à aucun moment dans son article. Il convient de bien séparer ces deux dimensions de la question d’identité : la capacité (professionnelle) et la légitimité. Dans l’édition du 1er mars du quotidien belge De Standaard, Luc van Doorslaer axe son propos sur la notion de capacité. (Des arguments similaires sont avancés par Assita Kanko dans De Volksrkrant (2 mars), par Kenan Malik dans The Guardian (7 mars), Mridula Nath Chakraborty dans The Conversation et Nuria Barrios dans El País (12 mars). Je ne m’attacherai qu’à l’article de Van Doorslaer, professeur en traductologie, représentatif de cette ligne argumentative.)

Van Doorslaer voit dans la tribune de Deul l’expression de la « dictature de la pensée identitaire », avatar du « totalitarisme ». Sans même évoquer le fait que Deul ne soulève qu’indirectement la question de l’identité, qu’elle n’en appelle qu’à plus de représentativité, plus de diversité et plus d’inclusivité dans le secteur éditorial (rien de franchement « totalitaire »), les formules de Van Doorslaer ne sont pas sans surprendre, étant donné le déséquilibre des pouvoirs en jeu dans ce débat.

Les groupes de personnes les plus susceptibles de revendiquer l’importance de l’identité sont en tout logique ceux-là mêmes qu’on a traditionnellement marginalisés. Si vous êtes en position de privilège, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter de l’influence de votre identité sur vos chances dans la vie, ni sur la façon dont votre identité limitera structurellement votre accès à diverses ressources. Vous êtes en droit de considérer que dans votre recherche d’opportunités et de ressources, vous entrerez en compétition avec les autres sur la seule base de vos compétences. Vous êtes en mesure de croire en l’égalité des chances. Mais par contraste, si vous devez vous battre pour que votre identité soit reconnue et validée et pour bénéficier d’un accès aux opportunités et aux ressources égal au reste de la population, vous savez d’emblée que l’égalité des chances n’est qu’une vue de l’esprit.

L’article de Van Doorslaer (à l’instar de ceux de Barrios et Chakravorty) s’attaque à une position fallacieuse qui n’a que très peu à voir avec les arguments de Deul. Il déclare que « l’inquiétante avancée de la pensée identitaire » est une impasse créative, qui mènerait à une situation où, par exemple, il ne serait pas « permis » aux blancs d’écrire sur l’Apartheid, où l’on exigerait des noirs de n’écrire que sur « l’expérience noire », et où seuls des traducteurs noirs seraient « autorisés » à traduire des auteurs noirs. Cette ligne argumentative s’illustre sur les réseaux sociaux et dans les commentaires des articles en ligne qui présentent ce débat en termes de « cancel culture » et de « racisme inversé », et atteint le degré ultime de réduction à l’absurde dans des déclarations histrioniques et de gros titres racoleurs tels que « la fin de la traduction » ou « une censure nouvelle et mortifère », censure en vertu de laquelle personne ne pourrait plus traduire personne (puisque personne n’a la même identité). Un commentaire du traducteur catalan de Gorman, Víctor Obiols, dessaisi de sa traduction par son éditeur suite au tollé, illustre parfaitement ce réductionnisme absolu :

« Mais si je ne peux traduire une poétesse parce qu’elle est une femme, jeune et noire, une Américaine du XXIème siècle, je ne peux pas traduire Homère non plus parce que je ne suis pas un Grec du VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Pas plus que je ne pourrais traduire Shakespeare, n’étant pas un Anglais du XVIème siècle. »

Barrios (traducteur espagnol du poème de Gorman) suit le même raisonnement :

« Selon Deul, si l’on applique ce que l’on pourrait appeler la logique Deul, seuls les blancs peuvent traduire des blancs, seules des femmes peuvent traduire des femmes, seules des personnes trans peuvent traduire des personnes trans… Et ainsi de suite ad infinitum : seuls des Mexicains peuvent chanter des rancheras, seuls des Japonais peuvent écrire des haïkus, etc. Et bien sûr, n’espérez surtout pas traduire Marcel Proust si vous n’êtes pas homosexuel et n’avez jamais goûté de madeleine. »

Cette argumentation est totalement hors-sujet. La question soulevée par Deul ne porte pas principalement sur la légitimité, ni même sur la capacité à écrire ou traduire certaines expériences. La question est de savoir qui, institutionnellement, bénéficie d’une place pour exprimer son expérience, participer et être visible. Qui a le droit à sa place à table ? Qui a le droit de monter sur le podium ? Qui a le droit à un prix ? À une interview ou à une tribune dans un quotidien ? Les exclusions historiques et contemporaines, en fonction de l’ethnie ou du genre (entre autres), sont évidentes. La question est ici de savoir comment des institutions, telles que des maisons d’édition, peuvent œuvrer à plus d’inclusivité.

Ce corolaire à l’argument identitaire (qui est « en droit » de traduire, qui en a la légitimité) ne concerne pas (lui non plus) la traduction. Il est érigé comme une défense de la liberté, de la diversité, du droit de se mettre dans la peau de l’autre. Il présente le « militantisme » et « l’activisme » (dans un sens péjoratif) comme un appauvrissement du génie humain et de la faculté à partager des expériences très diverses : en bref, comme une « atteinte à l’imagination humaine ». Et pourtant, cruelle ironie du sort, cette prise de position est la marque d’une profonde incapacité à se mettre à la place d’autrui. Ainsi qu’Hendrik Vos l’a remarqué dans un article paru dans l’édition du 7 mars de De Standaard : ceux et celles qui ne parviennent pas à saisir l’importance de la représentativité pour des groupes qui n’en ont jamais joui, prouvent par la même que cette capacité à « habiter » l’expérience des autres dont ils se font les ardents défenseurs leur fait totalement défaut. En définitive, ce que les partisans de cette argumentation donnent plus que tout à voir, c’est la peur de voir leur privilège remis en question : un privilège si solidement enraciné qu’il peut même se permettre de s’oublier lui-même. Dans sa tribune parue dans Het Parool le 27 février, Johan Fretz souligne un autre aspect très important : en changeant les termes du débat, en le reformulant sans tenir compte des arguments de Deul, on évacue toute question et critique pertinentes soulevées par des personnes noires, allégrement invalidées par les étiquettes de « politique identitaire » et « attitude woke[3] » : pour les personnes blanches, c’est un moyen de s’arroger l’espace de discussion, en ignorant l’expérience et le point de vue des personnes noires, et en condamnant tout espace de remise en question et de conversation.

La question soulevée ne porte pas principalement sur la légitimité, ni même sur la capacité à écrire ou traduire certaines expériences. La question est de savoir qui, institutionnellement, bénéficie d’une place pour exprimer son expérience, participer et être visible. Qui a le droit à sa place à table ?

L’autre corolaire de la question identitaire s’attache moins à « qui est en droit » de traduire qu’à « qui est en capacité » de le faire, dans une perspective liée à l’identité et à une communauté de vécu. Cet aspect est évoqué de façon marginale dans l’article de Deul, et abordé bien plus en profondeur dans des contributions ultérieures au débat. Ces arguments sont liés, au moins dans une certaine mesure, à une philosophie de la traduction elle-même, et soulèvent des questions relatives au lien entre traduction et degré de familiarité avec le vécu véhiculé par le texte traduit (que ce vécu soit exprimé ou sous-jacent) : ce sujet a récemment fait l’objet d’un forum de discussion dans la revue Translation Studies, autour d’un article de Sebnem Susam-Saraeva intitulé « Representing experiential knowledge : Who may translate whom ? ». On retrouve ce point chez Ingrid Glorie (édition du 8 mars de Voertaal), développé entre autres dans un article d’Amanda Holligan pour BBC News (12 mars), dans lequel est soulignée (en référence à une conversation avec Quinsy Gario, artiste noir néerlandais de spoken-word) l’importance d’un « savoir incarné et d’un bagage culturel inhérents au fait d’être noir » pour ce qui est de la traduction de Gorman. Canan Marasligil, auteure et traductrice littéraire, abonde dans ce sens :

« Un.e traduct.rice.eur fera des choix en fonction de son expérience de vie et de ses identités (donc oui, la race, le genre, l’orientation sexuelle, la religion, le milieu socio-économique, les handicaps… sont importants), tout comme leur fluidité. »[4]

En ce qui concerne la traduction de l’œuvre de Gorman, on peut relever d’autres aspects de l’expérience liés à la question de capacité : par exemple, l’expérience dans le domaine poétique du spoken-word (expérience qui fait défaut à Rijneveld), ou expérience en tant que traduct.eur.rice et connaissance de la langue-source (de son propre aveu, Rijneveld n’est pas très fort.e en anglais).

Constatant que de toute évidence, ces éléments relatifs à l’expérience ne sont pas entrés en ligne de compte dans le choix de Rijneveld en tant que traduct.eur.rice, on est en droit de se demander ce qui l’a motivé. Dans son article du 27 février, Jos Joosten aborde une autre dimension, jusqu’à présent relativement négligée, et sur laquelle il conviendrait de se pencher. Joosten avance que ce débat est tout sauf littéraire, et ne représente en vérité qu’une « vulgaire affaire commerciale ». Meulenhoff s’est intéressé à Gorman pour des raisons mercantiles, après que l’investiture de Joe Biden l’a propulsée sur le devant de la scène, et l’entreprise a acquis les droits de traduction de son œuvre au terme d’enchères qui ont opposé huit maisons d’édition. De même, le choix de Rijneveld pour traduire l’œuvre n’a rien à voir avec ses talents de traduct.eur.rice (Rijneveld n’exerce pas cette profession), ni (contrairement à ce que Meulenhoff a pu clamer) avec le fait que Rijneveld soit très sensible aux luttes pour l’égalité (Rijneveld est non-binaire et s’exprime très ouvertement sur les problèmes de santé mentale)[5]. En vérité, ce choix a été motivé par le « capital » culturel, la visibilité et le prestige de Rijneveld en sa qualité de lauréat.e du dernier prix Booker : un atout commercial de plus pour la maison d’édition. Ainsi que Joosten l’a exprimé, très laconiquement (et très justement) : la traduction en elle-même n’était qu’un sujet accessoire[6].

Telles sont donc les lignes de force du débat. Après tant d’encre versée, où en sommes-nous ? Canan Marasligil, dans son article « Uncaring » qui s’attache à l’aspect politique de la traduction littéraire, nous exhorte à réfléchir à la reformulation du débat par les médias. Par exemple, lorsque Rijneveld a signifié son retrait du projet dans un tweet, les médias se sont empressés de présenter ce « départ » comme une réaction apeurée face à la levée de boucliers. Cela ne fit qu’apporter de l’eau au moulin de celles et ceux qui voient en Rijneveld une victime de la « cancel culture », de la « suprématie du politiquement correct » et de « l’offensive de la politique identitaire ». Pourtant, Rijneveld en personne s’est explicitement dressé.e contre cette vision erronée des choses, dans un poème publié le 6 mars par De Volkskrant, traduit par la suite en anglais par Michele Hutchison. Dans ce poème, Rijneveld revient sur ses choix et ses actes, se positionnant comme un.e allié.e et non comme une victime : iel comprend que bien qu’en principe, toute expérience, tout univers textuels soient bien évidemment habitables par tou.te.s, dans des situations d’injustice, il convient de s’interroger sur qui sera choisi pour investir tel ou tel texte. (Et ainsi que l’a avancé Saskia Pieterse dans De Volkskrant (10 mars), même si la capacité à « habiter » ou « investir » le monde d’un.e Autre peut être une preuve d’empathie, ce n’est pas nécessairement un moyen d’œuvrer à l’égalité : cela peut aussi bien être la marque d’une forme de paternalisme.)

Mieux vaut nous concentrer à présent sur la relative simplicité de la demande qui a été formulée, et continue de l’être : cet appel à une plus grande attention et une plus grande inclusivité, de la part des éditeurs et des autres gardiens du temple littéraire, dans le processus de sélection d’un.e traduct.eur.rice pour certains textes. C’est un appel simple, et crucial.

Dans la présente situation d’inégalité raciale systémique, de manque de diversité et de représentativité dans tous les domaines, y compris les arts (et plus spécifiquement le domaine éditorial néerlandais), le fait de laisser de la place à d’autres, de laisser sa place autour de la table à quelqu’un d’autre constitue un acte éthique permettant de lutter activement contre l’injustice. Pas pour des raisons victimaires, mais parce qu’on décidé d’agir par solidarité, afin que la table puisse un jour être plus grande, la tablée plus inclusive, avec plus de places pour tout le monde. Marasligil défend l’importance de passer du présent paradigme à celui de l’attention, de l’écoute : Deul « a contesté à juste titre le choix de la maison d’édition dans un contexte où le racisme systémique contre les voix hollandaises non blanches, et en particulier les voix noires, est prédominant ». En d’autres termes, celles et ceux qui ont critiqué le choix de Rijneveld n’ont fait que demander aux maisons d’édition, et plus largement à la société, de se soucier du racisme, et d’agir en fonction de cette implication. Le poème de Rijneveld suggère qu’iel comprend les implications d’une telle implication, et montre que le fait de se retirer est également un acte de solidarité.

Est-il si important de savoir qui traduit ? Oui, car la traduction est plus qu’un talent, plus qu’un art, bien plus que des mots sur une page. La traduction fait partie des forces culturelles, idéologiques et économiques de notre société. La traduction, c’est ce canari qui dans les mines de charbon permettaient de prévoir les coups de grisou. Et lorsqu’on reconnaît le profond ancrage de cette discipline, on doit également reconnaître la responsabilité qui incombe à ses acteurs, ainsi que la diversité de possibles qu’elle offre dans le domaine de l’imaginaire. Ce que Deul défend dans son article n’est pas la restriction de ce domaine au nom du politiquement correct, mais la possibilité pour les éditeurs d’œuvrer à son élargissement, en laissant de la place à une plus grande diversité de voix.

Le débat n’est toujours pas clos. Mais plutôt que de revenir encore et toujours sur les mêmes arguments hyperboliques, mieux vaut nous concentrer à présent sur la relative simplicité de la demande qui a été formulée, et continue de l’être : cet appel à une plus grande attention et une plus grande inclusivité, de la part des éditeurs et des autres gardiens du temple littéraire, dans le processus de sélection d’un.e traduct.eur.rice pour certains textes. C’est un appel simple, et crucial. Il est temps de se demander comment on peut passer d’un discours sur la victimisation à un discours sur la solidarité, d’un discours sur la « dictature » à un discours sur l’attention. Plutôt que nous lancer dans une nouvelle vague de commentaires frénétiques, alimentée par les algorithmes de l’indignation et du racolage en ligne, nous ferions mieux de réfléchir aux moyens de mettre en application cette conclusion de Marasligil :

« La poésie d’Amanda Gorman se situe justement dans une catégorie où le contexte politique compte énormément, et la traduction de sa poésie est une possibilité de briser cet “état figé” de nombreuses identités, élevées et réduites au silence pour le confort et le bénéfice des voix dominantes. Alors que nous insufflons de nouvelles langues dans nos expériences et nos imaginaires, nous devons prendre soin de créer un espace où l’inclusion et la reconnaissance sont possibles. »

[1] Le même communiqué de presse souleva également une vague de critiques parmi la communauté des traducteurs professionnels, du fait que la maison d’édition n’avait pas choisi un.e traduct.eur.rice professionnelle pour ce projet. Dans le débat qui suivit, cette problématique fut largement relayée au second plan, bien qu’elle soit aussi fort importante.

[2] Pour la version française : Qui sème le vent, traduit par Daniel Cunin, paru aux éditions Buchet-Chastel.

[3] Notons que « woke », de nos jours utilisé de façon péjorative ou condescendante, est intimement lié à l’histoire du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. Désignant à l’origine la conscience de l’injustice, il a été repris plus tard par le mouvement Black Lives Matter.

[4] « Uncaring » : réflexions sur les enjeux de la traduction littéraire : la version traduite par l’auteure elle-même est consultable sur le site du magazine culturelle en ligne Diacritik (diacritik.com).

[5] On peut relever ici le fait que la défense de l’éditeur repose sur l’interchangeabilité des personnes extérieures à la culture dominante. En somme, toutes les minorités s’équivalent. Si vous faites partie des « personnes extérieures » du fait de votre identité de genre, vous avez toute légitimité à vous exprimer au nom de toutes les autres personnes extérieures à la culture dominante. En soi, cette position illustre bien « l’invisibilité » des épineuses questions de diversité, de représentativité et d’intersectionnalité dans le choix de l’éditeur que nous avons abordées ci-avant.

[6] À ce titre, il faut aussi relever que Meulenhoff a présenté Rijneveld comme leur choix à la staff de Gorman, sans citer de traducteurs noirs disponibles. Prétendre que Gorman avait choisi Rijneveld est donc faux : la vérité, c’est que sa staff a approuvé le choix proposé par Meulenhoff.

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Haidee Kotze

Professor of translation studies at Utrecht University, linguist, writer, poet.